Le porno sur la toile : le bichonnage précoce (grooming) des adolescents
Internet permet la banalisation des
pratiques pornographiques par le biais de plateformes pour adultes comme
Xtube, qui sert de vitrine de vidéos porno en streaming gratuit venant
d’autres plateformes comme youporn, redtube, pornotube, xvideos. Et ce
bien que ICANN, l’instance de création des noms de domaine sur internet,
se refuse à créer un .XXX, pour ne pas avoir à s’engager dans la
définition de produits pornographiques. D’autres options sont présentes
dans des offres non pornographiques au départ, comme les jeux vidéos
(World of Warcraft ou encore GTA4) ou des mondes virtuels comme Second
Life (où l’on trouve harems, bordels et autres madames) sans compter des
réseaux sociaux très accessibles par les jeunes (et pas seulement Red
Light Center).
Ce porno 2.0 n’est pas très différent
de l’offre traditionnelle : les webcams permettent le voyeurisme proche
du peep-show, le chat peut mener au sexe par téléphone. Les avatars et
jeux de rôle ne sont pas sans rappeler les scenari classiques de la
pornographie, très stéréotypés sur la toile comme au cinéma (relation
médecin-infirmière, patron-secrétaire, …). L’accès est toutefois plus
large et massif, notamment au porno « hardcore », et au porno étranger,
du fait de la mondialisation des échanges numériques. Mais ce porno 2.0
ne doit pas être confondu avec le cybersex, qui reste en horizon
d’attente. Quelques logiciels associés à des appareils semblables à des
godes ou des vagins peuvent donner une idée de ce que cela pourrait
être, comme le logiciel Virtual Sex Stroker , sur clé USB : il met en
scène l’infirmière Nicci qui fait son streap-tease, en association avec
une simulation de vagin pour masturbation masculine.
Cette banalisation mène à une
massification dont il faut mesurer tous les enjeux sans pudibonderie,
car l’industrie rose ne vise qu’une chose : étendre la consommation de
ses produits et se faire une nouvelle clientèle. La stratégie de cette
industrie est de jouer sur la banalisation et la massification pour
faire baisser les taux de résistance tout en baissant la limite d’âge.
Le public cible est les jeunes, qu’il s’agit d’initier tôt à ces
pratiques pour qu’ils passent d’une consommation softcore à une
consommation hardcore en grandissant (pratique d’addiction bien connue
dans les milieux de la drogue). Les plus exposés sont ceux qui aiment
les jeux vidéos violents et les chats, qui reçoivent toutes sortes de
messages incitatifs sans les avoir sollicités parce que les moteurs les
ont repérés grâce à leurs pratiques ludiques. Le manque de réaction de
nos décideurs tient à la relation ambiguë des élites françaises par
rapport à la pornographie, Sade oblige. Il pointe vers les dessous noirs
de l’industrie rose : où vont les énormes impôts qui pèsent sur la
pornographie ? où vont les sommes non-déclarées de cette
industrie lucrative?
Le manque de réaction des pouvoirs
publics explique aussi l’absence de recherches sérieuses et
longitudinales sur le sujet en France, avec l’effet négatif d’entretenir
encore plus le soupçon. De nouvelles recherches menées aux Etats-Unis
(voir Brown et l’Engle) et aux Pays-Bas (voir Jochen et Valkenburg) en
2009 permettent de dénoncer la fausse idée selon laquelle il n’y aurait
pas de conséquences dans la vie réelle du sexe virtuel. Ces recherches
font aussi exploser l’argument classique de la pornographie selon
laquelle elle aurait une utilité sociale : initier les jeunes à une vie
sexuelle épanouie, dans la mesure où la famille, l’église et l’école ne
le font pas ou mal.
Ces recherches récentes sur les
jeunes et les effets de la pornographie en-ligne sur leur comportement
et leur représentation du sexe attestent de l’existence d’un
« bichonnage » précoce des pré-ados et ados. Environ 1/3 des jeunes sont
touchés par exposition non recherchée à ces matériaux ; 1/5 pour ce qui
est des sollicitations directes. Ce sont les 12-14 ans, de préférence
les garçons, qui sont visés et il y a une forte corrélation entre âge et
consommation : plus ces jeunes passent de temps en-ligne, plus ils sont
soumis au risque d’exposition et de sollicitation. Cet âge est le plus
fragile car le jeune atteint le pic de la « norme d’internalité », qui
lui permet de déterminer son utilité sociale. C’est un âge qui peut être
en régression cognitive par rapport à certains acquis, et qui n’est pas
encore outillé physiquement pour comprendre tous les tenants et
aboutissants de la sexualité. Il est en outre fragilisé par toutes
sortes de changements corporels subis et mal compris (masse mamaire et
musculaire, développement des glandes, système endocrinien et autres
perturbations de la puberté).
Les effets directs de la pornographie sur la cognition affective des jeunes adolescents sont de plusieurs types :
- l’exposition à des matériaux pornographiques en ligne sur une longue période de temps réduit la satisfaction sexuelle.
- l’exposition à des matériaux pornographiques en ligne accroît la permissivité sexuelle.
- la pornographie accroît la « préoccupation » sexuelle (les jeunes y pensent plus souvent, par prégnance).
- la pornographie accroît l’incertitude
sexuelle non pas en termes d’orientation mais en terme d’attentes
sexuelles (confrontation à l’inconnu de certaines situations sexuelles
comme le sado-masochisme, situations sexuelles rares qui passent pour
coutumières et banales sur les sites,… ).
- l’exposition à la pornographie génère
des positions moins progressistes sur les rôles sexuels, notamment chez
les garçons qui tendent davantage à considérer les filles comme des
objets sexuels.
- l’exposition à la pornographie renforce
des attitudes favorables à l’exploration sexuelle sans engagement et
des attitudes négatives par rapport à l’affection.
Les effets sur le comportement dans
la réalité découlent de l’affect cognitif. Sur le long terme, plus les
adolescents consomment du porno et moins leur vie sexuelle leur semble
satisfaisante dans la réalité. Le cumul de modes de consommation et de
supports font jouer aux médias le rôle d’un « super-pair » qui exerce
une pression énorme sur des jeunes en quête active de ce qui est la
norme d’acceptabilité sociale de leur sexualité. Cette consommation est
associée à des formes de dépression chez l’adulte, à des difficultés
face à l’engagement amoureux, et à un manque de maturité par rapport à
des comportements finalisés propres à l’adulte (vie en commun,
reproduction,…). Chez la jeune femme, elle s’accompagne souvent de
comportements associés à la honte et à l’humiliation car elle est
souvent stéréotypée dans ces scenari qu’elle est obligée de consommer
pour plaire à son partenaire. Les chercheurs notent quatre types
d’effets récurrents de ce bichonnage précoce : la précarisation (la
rencontre passagère érigée en norme), la traditionalisation (le
renforcement des rôles sexuels traditionnels), l’ambigüation
(l’incertitude sur les attentes et normes due à la pression des images
et des pairs) et l’accélération (la fin de la latence de l’enfance par
exposition de plus en plus tôt, et une tendance plus précoce à la
demande hardcore).
Les études longitudinales sur les
mêmes jeunes deux ans après (selon Brown et L’Engle) montrent que les
12-13 ans tendent à demander à leur partenaire davantage de sexe oral
(féllation) et coital et qu’ils ont tendance au harcèlement sexuel (ils
ne comprennent pas le « non »). Une exposition précoce des jeunes
garçons permet de prédire des atittudes moins progressistes par rapport
aux rôles masculins et féminins et des comportements sexuels plus
permissifs ; les jeunes filles soumises à ce type de consommation
tendent à adopter les mêmes comportements, quand elles ne se sentent pas
humiliées. Parce que les jeunes trouvent ce matériau amusant, ils
tendent à en accepter les messages et les valeurs. En outre, le réalisme
accru du porno 2.0 tend à renforcer trois attitudes chez les gros
consommateurs : pas d’affection, pas d’engagement avec une autre
personne, plus d’incertitude quant aux attentes à avoir par rapport à la
relation sexuelle dans la réalité.
Les implications pour une
socialisation sexuelle épanouie sont à méditer, notamment en termes
d’attachement cognitif, essentile à une sexualité équilibrée. Et ce sans
mentionner les risques dus à l’absence totale de préservatifs et
d’avertissement sur les MST, l’absence totale de demande de consentement
à l’acte sexuel et la pauvreté des relations —très mécaniques somme
toute, de l’ordre du piston et de l’éjaculation. Contrairement à ce
qu’en disent ses défenseurs, le porno 2.0 n’est pas une introduction à
l’érotisme, car celui-ci est de l’ordre du fantasme, de l’imagination
symbolique tandis que le porno 2.0 ne laisse rien à désirer à force de
tout montrer : quand les images laissent de moins en moins de place au
hors-champ, l’individu a plus de mal à accéder à la pensée symbolique et
à ses propres envies. Il est par contre révélateur du désarroi amoureux
des jeunes actuellement et de la misère sexuelle des adultes qui
procèdent à ce bichonnage précoce… non sans en tirer du profit, un
profit dont on ne sait pas ce qu’il devient : le porno 2.0 est un des
trous noirs de la toile…
Lien avec l’émission de France culture, « Un jour sur la toile » vendredi 26 juin 2009. www.franceculture.com
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