Ados et porno: génération X
Fin 2006, les Mutualités socialistes ont mené une étude sur
les jeunes et la pornographie. Sortie de la marginalité, celle-ci tend à
se banaliser, vu sa plus grande accessibilité. Quel impact ces images
crues d’une sexualité créée de toutes pièces pour nourrir les fantasmes
de certains adultes peuvent-elles avoir sur des ados en pleine
construction ?Leurs parents ont forgé leur sexualité et leur érotisme à partir des pages « sous-vêtements » des catalogues de vente de vêtements par correspondance, ou à partir des films « Emmanuelle » à des heures très tardives. Aujourd’hui, les jeunes ont accès à des images de plus en plus explicites, mais surtout de plus en plus crues, voire violentes. Le « gonzo », ces films d’un porno très hard voire violent, devient la norme et ce qui était inadmissible il y a 30 ans semble aujourd’hui d’une niaiserie ridicule…
Porno à toute heure
L’accès au porno est devenu illimité et très facile, à toute heure : avec internet, les chaînes de télé pour ado, les clips vidéo de plus en plus explicites, les DVD, les revues pornographiques, les GSM, MMS, Ipod… difficile pour un jeune d’échapper aux images de sexe, plus ou moins « hard ». Elles peuvent même être reçues sans qu’on en soit demandeur… Une étude américaine (1) a montré que plus de 40% des jeunes internautes de 10 à 17 ans ont vu ces images, 2 fois sur 3 de manière involontaire…Chez nous, une enquête des Mutualités Socialistes (UNMS) (2) montre que seul un jeune sur dix entre 15 et 24 ans n’a jamais « consommé » de pornographie, filles et garçons confondus. Ce qui étonne le plus, c’est que 17% ont déjà vu des images porno avant 13 ans, 8% avant 11 ans… C’est dire si le premier contact a bien des chances de se faire alors que ces jeunes n’ont pas encore construit leur propre sexualité et que ce « choc » peut les influencer, pas toujours de manière positive.
La pornographie s’invite jusque dans la publicité : « Un exemple récent est cette publicité télévisée d’un opérateur de téléphonie mobile, pour un service à destination des jeunes. Le spot reprend tous les codes du film X : deux femmes qui s’embrassent de manière suggestive, filles alanguies sur la moto, lait qui coule sur le visage, bouches pulpeuses… », explique Frédérique Herbigniaux, Sociologue aux Femmes Prévoyantes Socialistes, qui a participé à la rédaction du dossier de l’UNMS. Les pubs dans les rues relaient aussi aux yeux de tous des images explicites (voir affiche)… Or, l’utilisation de ces codes sous-tend que ceux-ci sont connus du public visé par ces pubs : les jeunes…
Sexe = porno ?
Les ados sont à la recherche de modèles, aussi dans la sexualité. S’ils ne trouvent pas de bonnes réponses à leurs questions, ils risquent d’en trouver de mauvaises dans le porno. « Le problème, à cet âge, c’est qu’il y a une confusion entre sexualité et pornographie, comme si ces films X étaient une représentation de la sexualité des adultes », poursuit Jean Gouzée, psychologue au Centre de planning familial de Tubize. La fellation, la sodomie, le bondage, les relations à plusieurs… sont banalisés par la pornographie. Le risque, c’est que certains jeunes pensent que ces pratiques sont « basiques » et banales, et que le partenaire doit s’y soumettre… même s’il n’en a pas envie.« Pour les jeunes en construction, l’un des dangers de ces images – dont le modèle est toujours le même, axé sur la pénétration et l’éjaculation, sans place pour les caresses et le désir – est qu’elles soient considérées comme la réalité (c’est le cas pour 1 jeune sur 5), voire comme un outil d’éducation sexuelle (1 jeune sur 3 le pense), que l’on peut (ou doit ?) reproduire, avec un effet positif sur leur vie intime. Le jeune risque aussi de penser qu’il a l’obligation d’orgasme, d’extase, de performance à chaque relation, voire d’accepter des pratiques qu’il ne souhaite pas », explique Frédérique Herbigniaux.
Par ailleurs, ces représentations peuvent mener les jeunes à se forger une image « sexuelle » d’eux-mêmes peu reluisante : « Nous voyons certaines jeunes filles multiplier les partenaires à l’école parce qu’elles croient que c’est ce qu’on attend d’elles, s’amuser de ‘tournantes’, se filmer nues par webcam et s’exhiber sur internet, banaliser les relations sexuelles à plusieurs… », rapporte Jean Gouzée.
Dévalorisation de l’autre
« Certains jeunes consommateurs de X risquent aussi d’intégrer dès le départ les stéréotypes de rôles entre hommes et femmes véhiculés par ces films », enchaîne Frédérique Herbigniaux. Et ces modèles, pas besoin de visionner des centaines de films ou de sites pornographiques pour comprendre en quoi ils consistent : « Les femmes sont dominées, objets permanents de désir, de consommation immédiate. Elles doivent faire tout ce que l’homme exige, même de force. Quand elles disent ‘non’, elles pensent ‘oui’. Les viols sont banalisés et les victimes apprécient ! » Il suffit de lire les condensés des films proposés, sur internet notamment, pour comprendre comment elles sont représentées : les vocables « chienne », « salope », « chaudasse » sont les plus doux… Par ailleurs, l’enquête de l’UNMS montre que seul un jeune sur deux pense que les pratiques montrées dans ces films ne plaisent pas aux femmes.L’image des hommes n’est pas plus reluisante : au mieux, dominants, toujours prêts, performants et endurants ; au pire, machistes, voire violents ! « Ils n’ont jamais d’état d’âme, jamais de doutes, ni d’éjaculation précoce, ni de problème d’érection ! », renchérit Jean Gouzée.
De telles distorsions de l’image de l’autre peuvent avoir une influence négative, à terme, sur les futures relations de couple. « Cela crée des relations basées sur la domination, qui est un terreau de la violence conjugale », d’après Frédérique Herbigniaux. Pour information, cette violence entre partenaires est un genre très prisé dans le « gonzo »…
Bref, un film porno est plus qu’un exposé en gros plan sur les parties génitales, c’est aussi une mise en scène des rôles sociaux, des représentations de l’autre sexe, qui influence plus qu’on ne le pense non seulement la sexualité des jeunes, mais aussi leur manière de considérer leurs partenaires sexuels…
Le porno, à interdire ?
Alors faut-il interdire la pornographie ? Non, selon les deux intervenants. « Les adultes qui ont déjà une vie sexuelle sont, théoriquement, capables de faire la différence entre le fantasme et la réalité. Ils font la part entre ce qui les excite et peut pimenter leur vie sexuelle et les comportements qui n’ont pas de place dans la relation. Contrairement aux ados… », complète Jean Gouzée. « Le porno empêche certains jeunes de trouver leur identité, il engendre des pertes de repères. Le jeune est perdu entre ce qu’il ressent en lui et qui est sain – la relation intime avec un(e) autre – et ce qu’il voit et qui a tant de succès… », conclut-il.(1)Wolak J « Unwanted and wanted exposure to online pornography in a national sample of youth internet users », Pediatrics, février 2007.
(2)Enquête des Mutualités Socialistes, des FPS et de leur Fédération de Centres de planning : « Les Adolescents et la pornographie », 2006. (à télécharger sur http://www.femmesprevoyantes.be/fps/PublicationsetOutilsPedagogiques/AnalysesEtudesPdf/famille.htm
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